America, America par Fabien Nury

Vendredi 05 février 2021

« L’Amérique fait partie de Brüno, de sa culture, de son art.

Pour en juger, il suffit d’examiner sa bibliographie sur la durée. La plupart de ses œuvres sont consacrées à des univers spécifiquement américains : le western (Junk), la blaxploitation (Inner City Blues), la culture pop, pulp et SF (Biotope, Lorna), et bien sûr, ses nombreuses illustrations, affiches, couvertures de disques sur le jazz, le blues, la soul… On pourrait même affirmer, avec un minimum de mauvaise foi (donc, pourquoi s’en priver ?), que son Nemo, bien que français d’origine, a depuis des décennies été avalé, digéré et recraché par Hollywood.

Brüno a créé toutes ces œuvres avec des auteurs différents, et parfois seul. C’est donc bien de lui, et de lui seul, que vient la récurrence. L’Amérique l’obsède et le fascine, c’est évident, c’est presque le fil rouge de son œuvre.

Pourtant, ce n’est pas le point commun entre tous ses travaux : en revanche, tous font partie de la contre-culture.

Son seul western est spaghetti : il tient plus de Corbucci que de Ford. Ses titres pulp sont, comme il se doit, contestataires et iconoclastes. Sa musique préférée est l’expression artistique d’une minorité afro-américaine opprimée. Sa curiosité pour une sexualité diverse et bigarrée (Pornopia) porte atteinte aux bonnes mœurs des WASP et autres puritains du Tea Party…
Moralité : Brüno est, de toute évidence, un artiste subversif.

C’est un hérétique en soutane, un socialiste agent du FBI. Il ne bâtit pas des mythologies, il les détourne et en change le sens – d’où la beauté et l’audace de son Nemo, seule adaptation de 20 000 lieues sous les mers qui ait creusé le sujet et les personnages, quitte à changer la morale.

Brüno visite les Temples de la Grande Amérique et admire leur beauté, tandis qu’il place ses bombes en bas de leurs murs. Métis, érotomane, anarchiste : le seul problème avec cet individu, c’est qu’il faudrait le lyncher trois fois.

Dans les années 50, il aurait comparu devant la Commission d’enquête sur les activités anti-américaines, et répondu en toute candeur aux questions du Sénateur MacCarthy… Au temps de l’Inquisition, on aurait entendu ses dernières paroles sur le bûcher : « vous ne m’avez pas cru, vous m’aurez cuit ».

N’en jetons plus. Brüno était déjà un cas incurable lorsque je l’ai rencontré, en 2009 (ce qui, par incidence, dédouane le soussigné de toute influence néfaste).

Notre premier titre en commun, Atar Gull, était adapté d’un roman français (après Jules Verne, Eugène Sue : c’est logique). Mais c’est le trajet géographique du protagoniste que l’on retiendra : de l’Afrique au Nouveau Monde (Jamaïque coloniale ou Louisiane, même combat), pour ensuite finir à… Nantes, ville où habite Brüno.

Thème central : l’esclavage. Soit LE thème que la mythologie américaine – et en particulier, le cinéma - a toujours eu le plus de mal à digérer… C’est simple, on trouve à peine un film sur l’esclavage pour 1000 westerns. Des westerns sur la FIN de l’esclavage (la Guerre de Sécession), oui, on en recense des dizaines : mais sur les siècles d’horreur institutionnelle qui ont précédé, une misère.

Une large partie de la démarche commune était inconsciente. Simplement, arrivés à mi-album (c’est-à-dire au Nouveau Monde), nous avons décidé de prolonger le séjour. Nous nous étions trouvés.

Le moteur de notre amitié était moins l’Amérique que son cinéma : une des références principales d’Atar Gull était Mandingo (1975), de Richard Fleischer. Nous avons donc parlé de Fleischer – réalisateur de la plus mythique adaptation de 20 000 lieues, celle avec l’otarie…

J’ai évoqué Mr Majestyk, tourné par Fleischer en 1974. Pitch inouï : Charles Bronson défend ses pastèques contre la Mafia. Un petit bijou bien méchant, fleuron de ce filon réactionnaire qui, au début des Seventies, concurrençait le Nouvel Hollywood. Un genre de « contre-contre-culture ». Deux semaines plus tard, Brüno l’avait vu et me proposait de faire notre Mr Majestyk.

Tyler Cross est né de cette envie. Bronson a cédé la place à Jack Palance – autre expatrié notoire du cinéma américain – et les Fifties sont venues donner un peu de lustre aux rednecks, mais l’esprit est resté le même. Un gangster solitaire traverse et démolit des ploutocraties fascisantes, dans un jeu de massacre à la fois fétichiste et iconoclaste. Trois albums et des dizaines de cadavres ont jalonné son parcours. Un livre sur le cinéma, « Vintage & Badass », est venu ponctuer la trilogie.

Le secret de l’Amérique de Tyler Cross, c’est qu’elle n’existe pas. Elle a été inventée à Cinecitta, sur la côte d’Azur ou en Espagne.

Charles Bronson était devant la caméra. Sergio Leone, René Clément, Terence Young ou Michael Winner étaient derrière. Tous étaient des Européens. Cette Amérique-là ne vivait que dans leur regard, et aujourd’hui dans celui de Brüno. C’est ce qui en fait la rareté, et la beauté.

Quant à la vraie Amérique, depuis 2016 elle ne fait plus rêver grand-monde en Europe. Prise en otage par un capitalisme spéculatif et totalitaire, elle nous a infligé le dirigeant le plus grotesque et le plus faible de toute l’Histoire moderne. L’ignoble famille Pragg du premier Tyler Cross s’est emparée de la Maison Blanche, rameutant autour d’elle une incroyable bande d’escrocs, de fanatiques et de dégénérés.

Les légendes américaines se sont racornies, elles sont devenues rances. De cela, nous avons essayé de parler sous forme documentaire, avec L’homme qui tua Chris Kyle : le constat d’une rupture, presque un acte de divorce.

Aujourd’hui, comme bien des créateurs et citoyens du « monde libre » (mais qui sait si ce monde a vraiment existé ?), Brüno et moi nous sentons un peu orphelins.

Certes, le néofascisme a été provisoirement vaincu dans les urnes (il refuse, naturellement, de reconnaître sa défaite). Pourtant nous sentons, tous, que ce n’est qu’un répit. La tempête arrive : la Chute de l’Empire Américain, la fin de l’hégémonie occidentale.

Brüno, lui, ne se laisse pas abattre. Il continue d’arpenter le Nouveau et l’Ancien Monde, son sac rempli de dynamite et de stylos. Tout au fond du sac, dans une petite poche en cuir, se trouve un morceau de carton jauni et écorné, sur lequel sont tracées les quelques lignes du poème d’Emma Lazarus :

Garde, vieux monde, tes fastes d’un autre âge !
Donne-moi tes pauvres, tes exténués,
Tes masses innombrables aspirant à vivre libres,
Le rebus de tes rivages surpeuplés,
Envoie-les moi, les déshérités,
Que la tempête me les rapporte…
Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or !


Cette Amérique-là n’est pas un pays, c’est un rêve. Et ce rêve est éternel.

Fabien Nury