Ariane Gotlieb, la fille du « roi de la déconnade », à la recherche des fantômes familiaux

21 juillet 2026

Un article de Frédéric Potet pour Le Monde

« Héritières de la BD » (2/6). La fantaisie débridée de Gotlib cachait des blessures profondes : la mort de son père en déportation, et celle d'un bébé – Ariane avait alors 2 ans. Depuis la mort du dessinateur, en 2016, cette ex-scripte dans l'audiovisuel s'occupe du « petit empire » paternel et exhume la mémoire de ces chers disparus.


Gotlib – Marcel Gotlieb (1934-2016) de son vrai nom – n'aimait pas dessiner les décors. L'exercice l'ennuyait. C'est pour s'y soustraire qu'il avait inventé ce personnage de coccinelle, dont les apartés et les
gesticulations remplissaient les arrière-plans de ses planches. Tout coin de case était matière à déconnade…

A une notable exception près cependant, dans la dernière image d'un exposé sur la marmotte du professeur Burp, savant fantasque spécialisé dans la vie animale. Sans lien aucun avec le sujet traité, une petite tombe
a été discrètement représentée à l'entrée d'un terrier où le zoologue farfelu s'est introduit. Rares sont les lecteurs de la Rubrique-à-brac à avoir remarqué cette sépulture sans stèle au moment de la parution du tome 3 de la série, en 1970. Plus rares encore sont ceux à connaître l'identité du défunt à qui le dessinateur a voulu rendre hommage, en quelques traits : son fils, Frédéric.

Né le 27 septembre 1970, l'enfant est mort dix jours plus tard, des suites d'une éviscération. Gotlib, qui n'était pas du genre à exposer ses malheurs en public, ne revint jamais sur cette tragédie dans ses bandes
dessinées. D'un accord tacite avec son épouse, Claudie, le sujet fut même proscrit des discussions dans leur maison du Vésinet (Yvelines). « Une omerta complète », se souvient Ariane Gotlieb, née un peu moins de deux ans plus tôt. Celle-ci attendit l'âge adulte pour entreprendre un travail de deuil rétrospectif