Un jour de Frank Le Gall par Eve Tharlet

Mercredi 28 mars 2018

Il n’y a pas deux jours identiques même s’il y a des constantes.

Ce jour-ci se situe vers la planche 34 de la 13ème Aventure de Théodore Poussin.


Ne comptez voir personne dès potron-minet, la maison est aux chats. Nous descendons, prêts, entre onze heures et midi, boire nos demi-litres de thé vert et de café noir éclairci d’une goutte de lait.

On se débarrasse des songes et rêves de la nuit dès la première cigarette allumée lorsque Frank entreprend le récit d’anecdotes, de détails, d’extraits de sa lecture nocturne de la veille ; je me retrouve ainsi à petit déjeuner en compagnie de Bonnard écrivant à Vuillard dans leurs correspondances, ou de Gabin (d’André Brunelin) rejoignant la troupe de Mistinguett, ou... Puis on en parle, on en cause, on rit, échanges savoureux qui nous met en train.


« Et que fais-tu cet après-midi ? »

À ma question ce jour-là Frank répond : « Aujourd’hui, j’en tue un ! »

Mais à d’autres moments, j’aurais entendu :

« Je vais reprendre mes baigneuses d’hier, le rouge que j’ai peint à gauche ne va pas, tu ne trouves pas ? »

Ou encore :

« Je continue le morceau que j’ai enregistré ; avant l’entrée de la guitare, je me demande si un p’tit coup de caisse claire ne serait pas le bienvenu...? »

Aujourd’hui, c’est journée Théo quelque part vers la planche 34.


On monte dans l’atelier. Chacun sa table, l’un en face de l’autre. Nous sommes distants de 2 mètres mais des kilomètres nous séparent quand chacun baisse la tête et plonge dans son univers. Frank s’embarque avec son équipage ; la page est à peine esquissée ; le travail de dessin se fera là, il va se préciser à coup de réflexions, de critérium, de gomme...

J’entends râler, grogner, soupirer, Frank s’étire un peu, cigarette, re-café (il me remontera un thé).

Ça y est, tu l’as tué ?

Pas encore, pour l’instant il n’en sait rien C. qu’il va y passer.

Quand je pense que le pauvre M. ignore encore son sort et que Novembre...

Quel scénario, superbement construit !

Nous travaillons en musique ; on a des cycles : en ce moment c’est Hariprasad Chaurasia mais aussi bien, Curtis Mayfield, Germaine Taillefer, Debussy ou Maurice Chevalier, Benny Goodman...

Et l’on reprend les refrains en choeurs, à plein poumons.

Si le téléphone sonne, probablement que nous n’y serons pour personne.

Travail d’abord, critérium, gomme, gomme, critérium, case après case l’esquisse devient crayonné, puis dessin définitif mais qui peut encore changer, rien n’est figé.


Invariablement l’arrivée des chats dans l’atelier nous indique que l’heure de leur gamelle à sonner.

« Déjà le soir ! »

La planche est crayonnée, même un peu encrée ; le clic du porte-plume sur le bord de la bouteille d’encre, et le gratte-gratte de la lame de rasoir pour créer une matière, même un Tom Waits à plein volume ne m’empêche pas de les percevoir !

C. a la gorge tranchée, le dessinateur a rejoint le scénariste, trouvé le cadrage sans concession qui ne montre pas l’action à moitié.


« Déjà la nuit ! et si on allait dîner ? »

Nous descendons «décasseroler » comme disent les italiens.

L’un de nous s’y met ou nous cuisinons ensemble ; nous ne faisons pas une dînette mais un vrai repas : beau, bon, aux saveurs multiples, il faut se régaler.

Et se régaler les yeux en choisissant le film que nous dégusterons en même temps : cycle Woody Allen, Buster Keaton, Bergman, Duvivier, oh où tout Katharine Hepburn : ‘African Queen’...


Remonter dans l’atelier, nettoyer et éteindre ce qui doit l’être.

Les chats dorment. Nous les rejoignons, mais petite lecture d’abord.

Demain midi, j’aurai mon récit.

« Et que fais-tu cet après-midi ? »


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