Interview De Daniel Auteuil à l'occasion de l'exposition L'humour libre sur Gérard LAUZIER

Mardi 25 avril 2017

Les chemins de Daniel Auteuil et de Gérard Lauzier se sont croisés à l’aube des années quatre-vingt, au moment où l’auteur de Bandes Dessinées à succès prit l’initiative de se lancer dans une carrière d’auteur de théâtre et de réalisateur de longs métrages. Gérard Lauzier écrit ses premières pièces de boulevard spécifiquement pour Daniel Auteuil tant ce jeune acteur l’inspire par son talent et son énergie communicative. La relation entre ces deux hommes ne s’étant pas cantonnée aux planches et aux plateaux de tournages, c’est avec une émotion non dissimulée que Daniel Auteuil accepte de parler avec affection de son ami à l’occasion de l’exposition de planches originales que lui consacre la Galerie Huberty & Breyne de Paris du 4 mai au 3 juin prochain.


Huberty & Breyne Gallery : Daniel Auteuil, votre début de carrière est lié à celle de Gérard Lauzier.
Quel regard portez-vous sur son œuvre ?


Daniel Auteuil : C’est fou, je suis très ému en redécouvrant les planches originales de Gérard. Elles me ramènent à une époque lointaine et pourtant, son travail n’a pas bougé. La justesse de son dessin et de son trait sont incroyables. Par exemple, il retranscrit comme personne l’attitude du mec coincé, juste avec un trait de crayon bien placé sur le visage du type. C’est vraiment bien senti ! Il portait un regard tellement lucide et cruel sur son époque qu’il pouvait se permettre de se moquer de tout le monde, d’une frange de la population comme de celle de la classe opposée. C’était extrêmement bien observé. Son travail est encore très actuel.


Huberty & Breyne Gallery : Connaissiez-vous son travail de Bande Dessinée avant qu’il ne vous propose
Le Garçon d’Appartement, sa première pièce de théâtre ?

Daniel Auteuil : Bien sûr, j’avais lu ses Tranches de Vies, La Course du Rat qu’il adaptait pour Clavier au moment de notre rencontre et La Tête Dans Le Sac. Je devais avoir la petite trentaine lorsque nous nous sommes connus et Gérard en avait cinquante. D’ailleurs, j’avais aimé lire La Tête Dans Le Sac mais je ne me sentais pas concerné par le sujet. Ce n’est qu’une fois avoir atteint à mon tour la cinquantaine  que ce bouquin a trouvé un écho en moi. J'en ai beaucoup mieux perçu le propos et vingt ans après, il n’avait pas pris une ride. J’associais son travail d’auteur de Bande Dessinée à celui de Claire Bretécher. Mais il est vrai qu’à titre personnel, je l’ai plus connu comme scénariste, auteur et metteur en scène.


Huberty & Breyne Gallery :
Quel personnage était-il dans la vie ?

Daniel Auteuil : C’était quelqu’un d’extrêmement sensible et d’une droiture hors du commun. Il était franc, sincère, généreux et drôle ! Je me souviens particulièrement de son regard singulier qui frisait. Notre rencontre a été le point de départ d'une très belle histoire aussi bien sur le plan personnel que professionnel puisque nous avons fait de ce Garçon d’Appartement un succès. Cette pièce s’est jouée pendant deux ans au théâtre Marigny, puis a fait l’objet d’une captation pour la télévision et d’une adaptation cinématographique.


Huberty & Breyne Gallery : Quels étaient vos rapports ?

Daniel Auteuil : J’étais fasciné par la poussière de comète qui le poursuivait de son passé brésilien. Les Chroniques de L’Ile-Grande en sont le plus bel exemple. Quand nous allions au restaurant, il s’agissait toujours d’une enseigne brésilienne. Lorsque j’allais chez lui, sa femme de ménage était de nationalité brésilienne… il y avait toujours en lui quelque chose du Brésil. Je n’avais que la petite trentaine et il me faisait beaucoup fantasmer. Aujourd’hui, je sais que ce n’était que de la projection, qu’il avait surtout beaucoup d’imagination et un grand talent d’écriture, mais à l’époque, je lui prêtais beaucoup d’attention :
je pensais qu’il avait vécu tout ce qu’il racontait !


Huberty & Breyne Gallery : Comment s'est passé le tournage de l'adaptation cinématographique du Garçon d'Appartement, T’empêches Tout Le Monde De Dormir, qui marque la première réalisation de Gérard Lauzier ?

Daniel Auteuil : Au début, il ne savait pas très bien comment fonctionnent les acteurs. Il avait une façon de s'exprimer  très abrupte et ne prenait aucune précaution, il parlait pour ainsi dire sans filtre. Mais il a appris très vite. Il s’est rapidement rendu compte que nous n’étions pas des planches à dessin ! Passé cette petite mésentente, tout est rentré dans l’ordre et nous nous sommes toujours très bien entendus par la suite. Il découvrait le milieu du cinéma et je pense qu’il a été un peu surpris, comme beaucoup de gens venant d’autres horizons, de se rendre compte combien ce milieu n’est pas aussi droit qu’on pourrait le souhaiter.


Huberty & Breyne Gallery : Quand vous a-t-il proposé le rôle principal de sa deuxième pièce, L’Amuse-Gueule ?

Daniel Auteuil : En 1986, au moment de Jean de Florette, et de nouveau, nous en avons fait un succès. J’ai décidé de jouer cette pièce en attendant la sortie de ce film de Claude Berri qui allait changer ma vie. Je suis allé me mettre à l’abri au théâtre pendant un an avec L’Amuse-Gueule pour laisser passer l’énorme déferlante Pagnol. J’ai souvenir que le film est sorti pendant les répétitions de la pièce. J’ai donc vécu mon César, le triomphe des deux films et la grosse batterie médiatique qui m’est tombée dessus au théâtre : pendant que j'entendais partout des choses magnifiques à mon sujet, tous les soirs, il fallait que je prouve que j’étais juste bien.


Huberty & Breyne Gallery : Vous avez été une vraie muse pour Gérard Lauzier au moment de son passage de la Bande Dessinée au monde du théâtre et du cinéma…

Daniel Auteuil : C’est vrai, mais les deux personnages qu’il a écrit pour moi n’étaient pas dans la ligne de ces quarantenaires un peu cyniques qu’il décrivait si bien dans ses Bandes Dessinées. J’étais jeune et il me faisait jouer des protagonistes antisystème. Dans les deux cas, mon personnage se servait  de la faille qu’il pouvait rencontrer chez les maris des femmes qu’il allait séduire. Il me faisait jouer un profiteur de vie, un être extrêmement libre. Aujourd’hui, me semble-t-il, quelque chose dérangerait dans cette forme d’inconscience par rapport à la vie.



Huberty & Breyne Gallery : Francis Veber a déclaré que Gérard Lauzier était le premier auteur de Bandes Dessinées littéraires. Vous qui avez travaillé avec les deux, y a-t-il une similitude entre l’écriture de Lauzier et celle de Veber ?

Daniel Auteuil : Je ne trouve pas. Ils étaient potes, se passaient leurs scénarios et se donnaient leur avis respectif sur leur boulot. Je sais que Gérard avait beaucoup d’admiration pour la façon dont Veber pouvait synthétiser une histoire et la résumer en quelques mots. Mais aucun personnage de Veber n'avait l’exubérance de ceux de Lauzier.  Aucun n'était aussi vivant.  Ils sont toujours plus complexes chez Veber. Non, au final,  je les trouvais même très opposés au niveau de l’écriture. Ils étaient d’ailleurs l’opposé en tout, dans leur mode de vie, dans leur façon d’être…


Huberty & Breyne Gallery : En quoi les Bandes Dessinées de Lauzier sont-elles encore tellement modernes ?

Daniel Auteuil : Elles sont toujours réjouissantes parce qu’Il était totalement dans son époque, totalement dans l’air du temps. Quand je l’ai connu, il ne caressait déjà pas dans le sens du poil. Pourtant, il était beaucoup plus humaniste que ses dessins ne le laissaient présager. Aujourd’hui, finalement, rien de ce qu’il décrivait n’a changé, le politiquement correct continue de régner et je crois que son travail continue d’être subversif parce qu’il dit la vérité. Il connaissait l’âme humaine et savait de quoi il parlait. Son œuvre n’est ni de gauche ni de droite. Il critiquait une partie de la société qui était en train de prendre le pouvoir et qui a finalement réussi à le prendre, donc il dérangeait. Sur le plan humain, il était à l’opposé de ce qu’il racontait, c’est assez étonnant. Aujourd’hui, il m’apparaît que son dessin n’a pas bougé et qu’il n’a qu’un seul  équivalent en littérature en la personne de Frédéric Beigbeder. Je ne vois que lui qui ait pris sa relève.


Propos recueillis le 7 mars 2017 à Paris